mercredi 19 mai 2010
Un homme un vrai.
Par M. Panda, mercredi 19 mai 2010 à 10:35 :: General
Dans la salle de gym, aux murs jaunes, au tapis de mousse gris, dont on ignorait la saleté parce qu'après tout, ici, elle ne comptait pas, après tout ici nous étions des hommes, et les soupçons qui pourraient entacher les sols ne nous concernaient pas, on ne se parlait pas vraiment. Chacun se saluait poliment, poignées de main, signes de tête, exclamations parfois violentes, rappels tacites à quelle communauté nous appartenions tous (les vrais hommes) ; on prenait des nouvelles de chacun, du temps passé sur telle machine, du régime à initier, on prodiguait quelques conseils, la meilleure marque de gainer ou de protéines à choisir. Il y avait des hommes, je faisais partie des hommes, de cette très ancienne et vaste communauté, et ce que nous partagions pourtant ne semblait pas plus épais qu'un vernis.
Le rituel était immuable, chaque jour identique, chaque jour la carte en plastique, du format d'une carte bleue, nouveau trophée du porte-feuille, pas supplémentaire vers la puissance (ou, du moins, un ersatz de sérénité), déposée à l'entrée, déposée au commis ou à l'employée qui après deux ans ne connaîtrait toujours pas votre nom, les cinq marches descendues, on tournerait avant d'atteindre l'espace fermé douches / vestiaires / lavabos / toilettes, l'espace lui aussi sommaire, qu'on ne critiquerait pas à voix haute, puisque la vétusté des lieux attestait de la virilité qu'elle favorisait, et que cette virilité fondait ce qui nous rassemblait.
Face à la porte des vestiaires, certains s'entraineraient au Krav Maga, et on regarderait fasciné ces types aux cheveux courts, en chaussure et T-shirts blancs signés "Club Krav Maga", s'envoyer des poings dans la figure, les éviter, feindre d'un coup de pied, et renvoyer les poings, dans des mouvements en spirale trop complexes - ou trop rapides - pour en retracer la logique, pour différencier l'art de l'envie simple de frapper. Les coups de poings seraient portés droit. Plusieurs se suivraient. Les élèves porteraient les gants de boxe qui atténueraient les impacts. Devant cette chorégraphie, on resterait quelques minutes à observer, partagé entre l'envie de rejoindre le cours, et le sentiment que cette brutalité maîtrisée, aussi attirante qu'elle soit, ne nous correspondrait pas. On ne saurait pas feindre, à longueur de sessions, la fluidité naturelle de la brutalité. On le regretterait, on se demanderait après les séances de course à pied, d'abdos et de pectoraux, après aussi avoir constaté qu'on a pris du poids, et que le corps se fait moins léger que ce dont on se souvenait, on se demanderait donc combien de temps il nous faudrait avant de changer de salle de gym.