Pénélope, pas lasse, remet son ouvrage sur le métier chaque jour, le défait chaque nuit. Qu'est-ce qu'elle y gagne ? Le dessin de sa tapisserie se fait-il plus clair dans sa tête ? Ou bien remarque-t-elle le lézard pâle au plafond, la fissure dans le mur, regrette-t-elle le mauvais goût de l'huile d'Ithaque, et oublie-t-elle le matin ce qu'elle a décidé le soir ? Penelope n'est pas Annette Messager... Aucune structuration de l'œuvre. Non. Elle pense au retour de l'autre. C'est pour cela qu'elle défait tout : elle s'imbibe à chaque aube d'une mélancolie régénérée. Ce qui la tient, c'est les grands yeux de son chagrin. Mais Pénélope ne finit jamais rien. Pénélope attend. Elle navigue entre phases d'exaltations idiotes et replis obtus. Ca n'a pas de sens. Le printemps est là, zoum, il s'évapore, et ne stagne plus entre ses doigts que cet air humide d'un novembre précoce. Faut s'y faire, faut s'y faire. Elle reprend son ouvrage.

Je rêve cette nuit de paysages montagneux. Il y a un lac, la forêt vert sombre le ceint comme une mâchoire, et le soleil s'abat dessus, délimite une aire dorée, mouvante. C'est vers cette aire que je me dirige. Je marche vers le soleil. Au bord du lac, une échoppe, et j'ai faim, et le rêve y fond des repas indiens trop copieux, ou des repas chinois, faits de bêtes mutantes à peine cuites (à trop regarder Existenz de Cronenberg...). Je pense : voilà une différence d'avec Paris. Mais le lac dans la montagne diffuse une douceur qui rend l'étrangeté accueillante. On m'a conseillé de noter mes rêves. Théorie jungienne. Tu notes tes rêves, systématiquement, précisément, et tu découvres, un temps passé, que le réel est fait du même tissu. Que les rêves infiltrent le réel ; qu'ils le contaminent. Ce que tu vois dans le rêve est une préscience, une porte de conscience vers quelque chose de plus large que le monde tel qu'il t'apparaît. OK. OK. Je tente de m'y astreindre. On verra.

Je viens de terminer Mao II. De De Lillo. Le théâtre paraît bien faible face à la littérature. Au milieu des livres, des bons, toutes nos tentatives de reprendre le réel semblent tellement enfantines, maladroites. Un peu pathétiques, dans ce vain effort de saisir le réel parce qu'on y mettrait de la présence, alors même que le réel, c'est un entrelacement d'images (peut-être avec un peu de vivant, mais pas tant que ça). C'est très beau, Mao II, parce que c'est de ça que ça parle : le rêve d'une présence ultime, par le terrorisme ou le sentier lumineux, dans un monde qui s'échange des photos et des rumeurs. Un rêve diurne et léger.

Je termine la préparation de Wonderful Life. Nous jouons dans une semaine. Je ne suis pas inquiet. Je tends à répéter à ceux qui m'interrogent : ce qui se passe sur le plateau me plaît. Mais tant que je suis le seul à juger... Le mur approche, quand même. Dans une semaine, bing. Dans une semaine, c'est de nouveau l'angoisse des batailles. On n'en a pas marre, de cet entêtement ? C'est presque maladif, quand même, quand on y pense, cette opiniâtreté à créer de l'éphémère. Mais qu'est-ce que j'aime faire d'autre ? Retour à Pénélope. Coda.