De retour sur l'île
Par M. Panda, lundi 16 juin 2008 à 01:52 :: General :: #130 :: rss
Ca s'appellerait une renaissance si le temps était moins gris.

M'est venue récemment cette révélation : je vis la vie à laquelle j'aspirais il y a dix ans. Globalement, hein, et pas pendant ces courts moments (fréquents, hélas), où je me retrouve à écouter en boucle "Scheherazade" de Ravel pour me calmer, ne pas suffoquer, éviter de me tenir les genoux, allongé en position fœtale entre les deux rangées de sièges du train qui traverse Long Island. Les angoisses passagères passées au Tipp-ex, tout va bien, tout va même foutrement bien.
J'écris d'où ? Bien calé sur la chaise en rotin, le dos droit, des orchidées qui auraient ombragé l'écran s'il y avait eu plus de lumière (et donc là, que font-elles ? comment les décrire ? elles ploient / s'affaissent / s'endorment / déclinent / rayonnent dans leur souveraine langueur (ça sonne comme du Jean d'Ormesson, merde)), à droite un bol de thé, bu, terminé, le goût encore dans la bouche, suivi, plus bas, de cette légère nausée qui se réveille à chaque fois que je bois du thé (vraiment débile d'aimer ça), et le ciel, malheureusement gris, terne, au-dessus de l'arbre de la terrasse recouverte de planches. C'est Fire Island, toujours, encore Fire Island, et c'est ici comme un ressourcement paradoxal (c'est très bourgeois, très cher, tellement que les portes restent toujours grand ouvertes, et qu'on ne signale jamais aucun vol, c'est un film de Douglas Sirk en vrai, avec des Rock Hudson en shorts, bronzés et avenants, partout, et même les daims, les biches (vraiment, pas une métaphore à la con), qui te regardent paisiblement rentrer chez toi, dans le vert humide des feuilles gorgées de pluie, et continuent à brouter, affairés à leur stupide mais indispensable nécessité alimentaire).
Reste que je me sens bien, ici. Officiellement en voyage à New York pour rencontrer l'équipe de Flux Factory, qui nous invitait à deux semaines de résidence de création à Long Island City (déclinée, faute de trouver l'argent nécessaire aux billets allers retours pour l'équipe), je soupire d'aise devant l'étendue de mon hypocrisie, bien vaste : ben oui, New York, avec ou sans théâtre, c'est quand même pas mal. Surtout sans théâtre, d'ailleurs, je crois. Le spectacle de danse que j'ai vu avant-hier, Blind Spot, encensé par la critique ("des images d'une noirceur saisissante", évidemment, de la critique comme ça...), était consternant : des danseurs qui hurlent "why don't you touch me anymore ?" tout en se jetant par terre, non, merci, je reprendrai bien par contre un sniff de sobriété. J'aurais dû me méfier des critiques américaines. Il aurait fallu croire aux photos des articles à côté : comprendre ce que ça sous-tend, de montrer du théâtre avec des acteurs droits comme des i qui semblent mimer la souffrance devant des toiles peintes. Jacqueline Maillan et Stéphane Braunschweig n'ont qu'à bien se tenir, la concurrence s'annonce rude.
Mais à part ça, oui, belle vie. Beaux spectacles dont je suis fier, cette année (NY est toujours l'occasion de dresser un bilan artistique), beaux voyages (je n'ai pas parlé de mon évasion grecque, il y a un mois, à partir filmer Thèbes pour mon projet Euripide, avec ce bidonville albanais au centre, et le train qui fend la Grèce comme on remonte le temps), dix ans de vie commune avec mon splendide amoureux (dont la splendeur a toutefois décliné lors de son travail sur la réforme constitutionnelle, me rappelant que des journées de quinze heures, c'est éreintant), des élèves de lycée avec qui j'ai aimé travailler. Merde. Il y a forcément des trucs négatifs, je me souviens vaguement à quel point Mains d'Oeuvres peut me mettre en colère, mais là, les emmerdes ne comptent pas. C'est Fire Island. C'est surtout l'effet du Jim Beam (car je suis passé au Jim Beam), qui me rend extatique. C'est très bon, cette vie - même si, là, dans un coin de ma tête, très rapidement, une idée à peine discernable palpite : vais-je vraiment aimer relire ce billet d'alcoolique sentimental une fois rentré à Paris ?
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