Rêves de Chine
Par M. Panda, jeudi 26 juin 2008 à 19:13 :: General :: #132 :: rss
Seul à Montréal, avec Lao Tseu et Confucius.

Sans doute les détracteurs du service public à la française, du monopole de la SNCF sur les chemins de fer, les pourfendeurs de grève, les belles âmes qui pensent d'abord aux usagers, sans doute tous ces défenseurs de la vertu et du droit de circuler devraient-ils se rendre aux Etats-Unis, et voyager avec des bus Greyhound.
Greyhound propose le réseau de bus le plus serré des USA. Sur la ligne New York – Montréal, ils sont les seuls. La démarche est simple : tu prends un billet, tu arrives très en avance, tu pries pour qu'il reste un siège dans le bus que tu convoites, et, selon la bonne volonté de l'équipe locale, tu pars (il y a assez de bus), ou tu ne pars pas (il en manque). L'ange de la seconde option ayant piqué sur mon épaule, et foudroyé le bus de 23h30, ma paire de fesses s'est vue scellée sur les sièges bien droits de la gare de Montréal, et pour toute la nuit. Le prochain car ne mettant les gaz que le matin suivant, 7h30, quelque chose comme ça, s'est imposée cette certitude angoissante : pour attraper mon vol retour sur Paris, je pouvais toujours me gratter. Au guichet, bien que tes mains arborent le billet qui stipule clairement que tu pars avec le bus de 23h30, bien que le bus de 23h30 soit parti sans toi, bien que vous soyez une cinquantaine scotchés sur le carrelage gris de la gare routière, bien que tout ça, Greyhound ne défraie personne. Pas d'hôtel, pas de repas, pas de compensation financière. Non, rien. On est tous seuls sur le marché ; on y fait ce qu'on veut ; on vous emmerde. Allez vous plaindre du service public.
Tu restes donc à la gare, tu dors sur place. La nuit dans la station de bus de Montréal se déroule comme un songe irrégulier. Mal installé sur une chaise, la bretelle du sac à dos enroulée au mollet, les mains dans le sweater, tu t'endors à temps partiel, observant, bêtement terrifié, mais pourquoi, le vide au néon alentours. Quelques ricochets de sommeil poussent le temps à coups de paupières, et la nuit se dissipe péniblement.
L'événénement de la nuit éclot pourtant, léger comme un tulle : à deux heures du matin, tu n'en peux plus des phares qui t'éblouissent à chaque arrivée routière ; tu quittes le hall principal pour te réfugier un peu ailleurs ; tu t'assois plus loin, au noir, aux abords de cette dame d'une quarantaine d'années. Elle te salue, elle est chinoise, elle habite le Shanxi, et part avec le bus de 5h00 pour Ottawa. Elle y prend des cours d'Anglais ; en Chine, elle enseigne l'Anglais. Vous parlez. Elle te félicite pour ta prononciation chinoise (cinquante mots, grand maximum). Tu lui parles du Tai Shan. Elle tremble. Tu t'assoupis. Paupière rouverte, elle a froid, tu lui proposes ton sweater, elle refuse. Elle t'explique Confucius, tu répètes les mots qu'elle te donne, elle t'explique un peu Lao Tseu, elle te confie avoir lu toute la Bible pour comprendre l'Occident. Les songes. Puis l'oeil actif, tu la vois frissonner, et lui frictionnes le dos. Il doit être quatre heures, et doucement, avec cette femme que tu connais à peine, vous vous rapprochez : elle pose sa tête sur ton épaule, et l'y laisse, inspirant irrégulièrement, par petits halètements. Tu ne la connais pas plus qu'elle ne te connaît. Vous êtes deux, vous êtes seuls, vous vous réchauffez, tranquilles, l'un contre l'autre. Tu te rendors. Elle s'assoupit aussi.
A quatre heures trente, elle se lève, elle doit partir. Tu la salues ; tu lui souhaites bonne route. Tu ne lui demandes pas ses coordonnées en Chine. A six heures, quand les brumes s'estompent, quand tu peux à nouveau penser, tu regrettes beaucoup. Tu aurais aimé conserver une trace de la nuit, mais tu l'as bêtement laissée fondre.
34 heures de voyage plus tard, à Nancy, tu souhaites un joyeux anniversaire à ta grand-mère qui entre dans les huit.
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