Les cours n'ont pas encore repris en Picardie que me voilà revenu dans la région, pas l'Aisne, non, plutôt en Baie de Somme, une région que je ne connais pas, mais belle et réservée. Juste au-dessus de la Normandie, grise et blanche, le sol lissé, comme un miroir couvert de boue. Une nuit à Mers les Bains, maisons multicolores, plateau de fruits de mer, Bordeaux blanc sec, la Manche calme et luisante, à manquer de tomber d'une écluse, trop éméché. Et le lendemain, le parc aux oiseaux, dans le Marquenterre, la réserve derrière les pins, sur les polders. Trois histoires contées par la guide, entre autres.

1 - Beaucoup de cigognes blanches font halte lors de leur migration dans le Parc du Marquenterre. Elles s'y reposent avant de poursuivre vers l'Afrique. Récemment, poussées par un vent d'Est trop fort, des cigognes noires, de Pologne, ont survolé le parc. Ce n'est pourtant pas là un point de passage qui leur est familier : habituellement, elles bifurquent vers le Sud dès l'Allemagne. En Picardie, elles deviennent des intruses. Alors, lorsqu'elles ont senti la présence au-dessus d'elles des cinq cigognes noires, les cigognes blanches, par plusieurs dizaines, ont pris leur envol et tournoyé, bruits d'ailes, caquètements, jusqu'à former un bouclier vivant et compact, infranchissable. Les cigognes noires n'ont pu que renoncer à leur repos, et se poser des centaines de kilomètres plus au sud.

2 - Pourquoi y a-t'il plus de canards mâles que de canards femelles ? Parce que la femelle couve et protège ses petits contre les prédateurs. Soit. Première raison. Le mâle, lui, s'en fout. Deuxième raison : pendant la reproduction, le mâle ne courtise pas vraiment la femelle. Il la viole. Ou, plutôt, il la poursuit jusqu'à ce qu'épuisée, elle se laisse féconder. Sauf que la femelle vannée se repose sur l'eau, et que le mâle n'est pas seul : en bande de sept ou huit, ils sautent ensemble sur la fuyante demoiselle. Sa ligne de flottaison soudain au-dessus du bec, la femelle se noie. Les mâles repartent.

3 - L'oie cendrée est fidèle à vie. Une fois sa/son partenaire trouvé(e), il/elle s'y attache jusqu'à la mort. Et quand l'un décède, l'autre le suit rapidement, crevant d'une dépression. Pourtant, lorsqu'elle parvient à survivre, l'oie cendrée se confronte à un nouveau problème : la société des oies est hiérarchisée - en haut, le couple dominant, puis les couples dominés, et, tout en bas, les oies solitaires. Alors l'oie veuve s'adapte : elle propose au couple dominant de s'immiscer dans son binôme, et, en échange de protection et de respect, elle se dévouera entièrement à protéger leurs oisons. Une vieille gouvernante.