Hier à 20h00, la viande grésillait dans la sauce, la chaleur du barbecue se diffusait, et elle, à travers les oignons en fumée, le regardait, lui, parler de sa famille ; elle regrettait d'avoir ouvert les vannes, elle se sentait sotte de lui avoir confié : tu ne m'as jamais parlé de tes failles. Car lui lui avait répondu sur sa famille, sur la grossesse de sa sœur, sur la douleur de la perte de sa mère, et ses yeux à lui brillaient depuis plus fort, et sa voix à lui s'éraillait, ou c'était la fumée, elle ne savait pas bien comment quitter cette conversation qui le faisait souffrir, mais qu'il continuait à mener, et où il se défaisait d'une peau connue pour en faire naître une nouvelle, plus délicate, qui supporterait à peine le vent et le soleil. Cette nudité nouvelle n'était pas sans attrait. Lui finit ses confidences en la consolant, elle, alors qu'elle tenait l'ongle de son pouce entre ses incisives :

- Ne te mets pas à pleurer non plus, une tristesse suffit.

Mais elle ne pleurait pas. Elle regardait seulement, en empathie. Elle était là, pensive, à se demander par quelle maladresse elle avait pu provoquer cela, à quoi cela servait, quelle intimité ces portes battantes sur la douleur étaient censées ouvrir. De cette intimité là, avait-elle le désir ? Bien sûr, la souffrance avouée le rendait, lui, encore plus précieux, le dévoilement marquait une confiance, sans doute cela, mais elle sentait confusément qu'ils passaient désormais dans le camp des vieux amants encore jeunes, des jeunes vieux amants, et elle regardait le banc à côté de la terrasse pour éviter de montrer ses yeux, finalement très secs, et égarés au sujet des mini-tempêtes que la voix avait soufflées.

Puis il lui précisa qu'il voyait une autre femme, qu'il avait rencontrée l'autre à Barcelone, et que l'autre vivait toujours en Espagne, mais qu'il y retournait régulièrement. Que l'autre était une très belle femme, célibataire de surcroît.

C'est avec une lenteur épatante qu'elle comprit stupidement qu'elle n'était plus la seule. Elle avait senti un courant d'air, elle avait plongé les yeux secs dans la viande mouillée de sauce chaude.

- Ça ne va pas ?

- Si, si.

- Je vois bien que ça ne va pas.

- C'est rien.

- Tu es jalouse ?

- Un peu.

- Mais tu es mariée ! Et on va pas arrêter de coucher ensemble pour ça

- Je suis un peu jalouse.

- Tu sais, cette femme, c'est un peu grâce à toi que je continue de la voir.

- Ah ?

- Avant toi, j'étais incapable d'apprécier quelqu'un avec qui je couchais. Le cul, c'était du cul, rien que du sexe, impsosible de mêler des sentiments. Après la baise, les filles, je ne les voyais plus. Avec toi, ça a changé. C'est grâce à toi, que je me suis attachée à elle. Tu as ouvert des choses en moi.

- C'est bon, tes brochettes ?

- Ca va. Toi, ça ne va pas.

- Si. Je m'étais faite à l'idée que tu étais un soleil sans planètes.

- On peut encore baiser.

- On paye ?

- Tu me raccompagnes pour un câlin ?

- On marche ?